Il y a plus ou moins vingt ans, quand l'idée m'est venue de passer le concours de prof des écoles (quelle nom à la con!), je venais d'emménager dans le département, je n'avais pas envie de risquer une nomination à Maubeuge, avec un bébé.
J'ai donc opté pour le premier degré qui me garantissait un boulot pas trop trop éloigné, puisque les nominations sont académiques et pas nationales. Une académie, c'est un regroupement de départements où le candidat naïf est sûr d'être affecté, surtout si c'est celle de Créteil, dont dépend la Seine-Saint-Denis.
J'aurais dû me méfier.
Vingt ans de boutique plus tard, mon enthousiasme sautillant quelque peu tiédi, je décide de demander à changer d'académie.
J'avoue que je commençais à être un peu lasse des excès de zèle des inspecteurs, confondant le 93 avec un tremplin vers de juteuses promotions. Certains n'étaient pas dans cette logique, mais ils se remarquaient et disparaissaient vite.
Je confesse avoir été gagnée par un léger agacement devant le décalage entre les discours ronflants et le "terrain": pas vraiment la joie, le terrain. C'était de plus en plus grotesque et décourageant.
Et surtout, je voulais rejoindre mon amoureux qui habitait Paris et changer d'air par la même occasion.
Dûment conseillée, j'ai commencé par me syndiquer. Pas de syndicat, pas de mutation, c'était comme ça.
La fille du syndicat, au demeurant très agréable, a commencé par me prévenir qu'à moins de vingt-cinq ans d'ancienneté, mes chances d'obtenir ma mutation étaient infimes.
Devant ma mine consternée elle s'est empressée d'ajouter qu'avec "un bon dossier", on pouvait tout de même essayer, mais que ça allait être difficile.
Un bon dossier, en clair, ça veut dire qu'on est un cas social ou en phase terminale d'un cancer explosif. Eventuellement au bord de la tentative de suicide, ou déjà à moitié suicidé. Pour optimiser ses chances de quitter l'académie de Créteil et tout particulièrement le département de la Seine-Saint-Denis, l'idéal consiste à être les deux à la fois: cas social et suicidé (ou cancéreux).
J'exagère à peine.
Il se trouve que par chance, je me débattais depuis quelques années dans un bourbier familial plutôt sordide et, double veine, que je commençais doucement à y laisser des plumes. On tenait un espoir de "dossier". Encore fallait-il mettre tout ça en forme pour que l'inspection académique le juge digne de son auguste intérêt.
J'y ai passé des semaines.
J'ai enterré toute fierté pour livrer absolument tout ce que je pouvais ramasser de plus tragique et de plus sordide dans mon existence. J'ai triplé ma fréquentation médicale et j'ai fini par réellement me sentir perdre pied.
Cette mutation, à mesure que je mesurais la quasi impossibilité de l'obtenir, virait obsessionnelle et plus je l'espérais, plus je me rendais malade et plus je me voyais coincée à vie dans ce foutu département avec tout ce que ça supposait de renoncements.
Je suis allée voir le médecin conseil, l'assistante sociale, le responsable du personnel. Devant tous, je me suis présentée comme usée jusqu'à la corde, misérable, bonne à jeter.
Enfin, le "dossier", moulte fois revu, rectifié, complété, peaufiné, a été envoyé.
Je vous laisse imaginer mon état de nerfs pendant l'attente du verdict. Ça a failli m'achever.
J'ai finalement obtenu le sésame: les huit cents points distillés aux cas jugés sérieux. Mon dossier était "passé", j'étais complètement saturée de ce combat et ma principale motivation consistait à me reposer et à préparer mon déménagement. Il restait en outre quelques bricoles à régler, comme demander une école parisienne pas trop pourrie.
Cette année-là, 247 enseignants ont pu quitter la Seine-Saint-Denis vers d'autres académies: 9,35% des demandes. En gros 247 élus, armés de points surgonflés sur 2470. Et regardez bien ce document: combien ont obtenu Paris cette année-là?
Quant aux candidats entrants, les pauvres inconscients, ils étaient 17, presque tous avec des barèmes misérables.
L'année suivante, j'ai découvert une autre planète et un autre métier. Faut dire que je revenais de loin.
Au même moment, à l'Est, le délai pour espérer s'en aller est passé de 25 à 34 ans. Les postes vacants frisaient les huit cents en 2015 (source: la nana du syndicat rencontrée par hasard). Les journaux, muets jusqu'alors, en ont parlé.






























