mardi 14 janvier 2014

Où Pierre Vidal-Naquet dénonçait la loi Gayssot et prévoyait ses conséquences: nous y voilà.


Histoire, sa négation et la loi

par Dominique Vidal



L’histoire, sa négation et la loi : si j’ai choisi ce thème, c’est devant le spectacle lamentable donné le 12 octobre 2006 par notre Assemblée nationale lorsque, aux trois quarts vide, elle vota un projet de loi punissant d’un an de prison et de 45 000 euros d’amende quiconque nierait le génocide arménien. Les instigateurs avaient de toute évidence plus en vue les suffrages des Arméniens de France ou ceux des opposants à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne que la mémoire des martyrs de 1915-1917.
Or, sur ce genre d’errance, Pierre Vidal-Naquet nous a légué quelques idées simples et fortes, que je voudrais évoquer ici brièvement.
Il me faut d’abord souligner que, dans notre époque de grande confusion intellectuelle – je dirais presque mentale –, s’il est une qualité rare et néanmoins plus nécessaire que jamais, c’est la cohérence. Par là, je n’entends évidemment pas le dogmatisme, grâce auquel certains traversent les décennies sans rien voir de ce qui change, se contentant d’appliquer une grille de lecture obsolète, et qui l’était d’ailleurs souvent dès sa création.
Non : je pense, au contraire, à cette capacité de comprendre et, si possible, de transformer la réalité mouvante sans que les préjugés la rendent inintelligible, mais sans non plus perdre de vue quelques points de repères philosophiques, moraux et méthodologiques, sans lesquels elle serait également incompréhensible.
Pierre Vidal-Naquet a consacré une partie de sa vie et de son œuvre à combattre pied à pied ceux qu’il appelait les « assassins de la mémoire » – François Gèze y reviendra et je ne voudrais pas lui couper l’herbe sous le pied. Ce combat, faut-il le préciser, il le mena comme historien, comme citoyen et comme Juif, qui plus est fils d’un père et d’une mère disparus dans le camp d’extermination d’Auschwitz. Cela seul suffit d’ailleurs à justifier la place de cette réflexion dans notre séquence.
Or voilà que, le 13 juillet 1990, s’ajoute à la loi de 1881 sur la liberté de la presse un article 24 bis, dit loi Gayssot, qui punit « ceux qui auront contesté […] l’existence d’un ou plusieurs crimes contre l’humanité ». La plupart des observateurs y voient alors une victoire du combat contre le négationnisme. Pas Pierre Vidal-Naquet : « J’ai toujours été absolument contre cette loi, avec d’ailleurs la grande majorité des historiens, expliquera-t-il. Elle risque de nous ramener aux vérités d’État et de transformer des zéros intellectuels en martyrs. L’expérience soviétique a montré où menaient les vérités d’État. La loi de 1972 contre le racisme suffit amplement [1]. » Au nom de la liberté de la recherche, la Ligue des droits de l’homme, avec sa présidente Madeleine Rebérioux, va dans le même sens. Une personnalité comme Simone Veil avait d’ailleurs déclaré : « Il n’existe pas de loi pour interdire d’affirmer que Jeanne d’Arc n’a pas existé, ou que Verdun n’a pas eu lieu. Si l’on fait une loi, c’est que le débat est ouvert. Ce n’est pas le cas, même si quelques olibrius prétendent le contraire [2]. »
De fait, non seulement la loi Gayssot n’a pas mis fin à la propagande des négateurs du génocide nazi, qui a notamment envahi le cyberespace, mais elle a dissimulé aux défenseurs de la mémoire la nécessité d’une bataille d’idées implacable. Pis : elle a permis aux nostalgiques de l’antisémitisme nazi de se draper dans les plis du drapeau de la liberté – eux qui ne haïssent rien tant que la liberté…
Quinze ans plus tard, sa position claire, bien que minoritaire, a permis à Pierre Vidal-Naquet de mieux contribuer à la défaite de la loi du 23 février 2005, qui prétendait imposer aux manuels scolaires la défense des « aspects positifs de la présence française outre-mer et notamment en Afrique du Nord ». Il l’a fait sans s’empêtrer dans les contradictions de ceux qui dénonçaient la loide 2005 tout en défendant celle de 1990.
Ici se manifeste cette cohérence dont je parlais. Elle a trouvé son expression la plus nette, à mes yeux, dans l’appel « Liberté pour l’histoire », que Pierre Vidal-Naquet signa avec plusieurs de ses confrères. Ce texte mérite d’être relu :
« L’histoire n’est pas une religion. L’historien n’accepte aucun dogme, ne respecte aucun interdit, ne connaît pas de tabous. Il peut être dérangeant.
« L’histoire n’est pas la morale. L’historien n’a pas pour rôle d’exalter ou de condamner, il explique.
« L’histoire n’est pas l’esclave de l’actualité. L’historien ne plaque pas sur le passé des schémas idéologiques contemporains et n’introduit pas dans les événements d’autrefois la sensibilité d’aujourd’hui.
« L’histoire n’est pas la mémoire. L’historien, dans une démarche scientifique, recueille les souvenirs des hommes, les compare entre eux, les confronte aux documents, aux objets, aux traces, et établit les faits. L’histoire tient compte de la mémoire, elle ne s’y réduit pas.
« L’histoire n’est pas un objet juridique. Dans un État libre, il n’appartient ni au Parlement ni à l’autorité judiciaire de définir la vérité historique. La politique de l’État, même animée des meilleures intentions, n’est pas la politique de l’histoire
 [3]. »
Ainsi Pierre Vidal-Naquet et ses confrères rejetaient-ils, d’un même mouvement, la loi Gayssot sur le négationnisme, la loi reconnaissant le génocide arménien, la loi faisant de la traite et de l’esclavage un crime contre l’humanité et la loi sur le bilan positif de la colonisation qui, concluaient-ils, « ont restreint la liberté de l’historien, lui ont dit, sous peine de sanctions, ce qu’il doit chercher et ce qu’il doit trouver, lui ont prescrit des méthodes et posé des limites. Nous demandons l’abrogation de ces dispositions législatives indignes d’un régime démocratique ».
En menant ce combat, Pierre Vidal-Naquet ne défendait pas que le principe de la liberté de la recherche. Il exprimait aussi et surtout sa confiance dans la capacité des historiens et, plus généralement, des intellectuels, à travailler pour la vérité et, ce faisant, à convaincre leurs contemporains.
Permettez-moi de conclure sur un souvenir personnel. Il y a cinq ans, je préparais une synthèse des travaux des jeunes historiens d’outre-Rhin sur le génocide nazi. Pierre accepta d’en relire, crayon en main, le manuscrit. Certains chapitres pouvaient choquer, tant ils contredisaient l’historiographie traditionnelle. « Ne vous censurez pas, me dit-il fermement. L’essentiel, c’est de faire connaître aux lecteurs français l’apport de ces historiens, y compris ce qui, même troublant, permet d’approfondir la compréhension du génocide. Cela seul compte. Et tant pis pour ceux que cela choquera. »

Notes

[1] Interview au Monde, 4 mai 1996.
[2L’Express, 25 septembre 1987.
[3Libération, 13 décembre 2005.

6 commentaires:

  1. La vérité est racontée par les vainqueurs depuis la nuit des temps.

    Je n'ose imaginer la crise d'hystérie nationale et républicaine si cette synthèse était publiée en France. Ca serait l'implosion finale !

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  2. Elle n'a pas été publiée en France?
    De toute façon, c'est bien dommage que personne ne se risque aujourd'hui a publier quoi que ce soit de ce genre. D'où l'intérêt d'administrer une piqûre de rappel. Mais tu vois, tu as été la seule à commenter....

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  3. Je crois que l'ouvrage en question s'appelle "Les historiens allemand relisent la Shoah". On le trouve sur Ma Zone sans aucun problème. Je l'ai lu à sa sortie, il faudrait que je me replonge dedans. J'en ai gardé le souvenir d'un ouvrage qu'on ne peut pas regarder comme dérangeant, tout au moins sur le plan des faits et de leur analyse. En revanche, il montre la grande vigueur de l'Histoire allemande où la confrontation des points de vue est totalement libre, où les historiens ont des angles d'approche on ne peut plus étonnants et stimulants. Ceci dit, si on peut trouver une partie de ces ouvrages d'historiens allemands traduits en Français, je préfère prévenir, ce sont des ouvrages scientifiques, et en tant que tels demandent une sérieuse motivation, sans parler d'une bonne connaissance de l'époque, des personnages, des organisations, etc., sans oublier une bonne culture générale.

    Pour finir, j'adhère totalement au propos de Dominique Vidal, abolition de toutes ces lois. Outre le fait qu'elles sont liberticides et contre-productives, elles assurent un fond de commerce, une rente viagère à tout un tas d'associations anti-françaises.

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    1. Autrement dit Koltchak: c'est réservé à ceux qui savent lire! Et bien voilà ma curiosité attisée, car si le niveau des textes et des réflexions est du même tonneau que cet article, alors ça vaut le coup d'essayer.

      Oui, cet article était tellement bon, il reflétait si bien ma pensée (je vois que nous partageons le même avis) que je l'ai reproduit tel quel, sans hésiter.

      Je ne sais pas si ces associations sont volontairement anti-françaises, mais de fait, avec la complicité appuyée des politiques, elles mettent de l'huile sur le feu avec les sous de nos impôts. Le pire, c'est qu'une bonne partie de nos concitoyens n'a pas l'air de s'en rendre compte et hurle avec les loups qui finiront par les bouffer tout crus.

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  4. sinon pour demain il y a quelque chose de prévu?
    Bzzz...

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    1. Oui Bourdon. On va changer d'ambiance. promis!

      Bzzzbzzz

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