mercredi 6 février 2013

Jury d'assises - Quand c'est fini.

Me voilà définitivement revenue d'entre les juges et les condamnés.
J'ai beau être solide, j'ai mis quelques jours à m'en remettre.
Je m'en vais donc livrer ici quelques conseils de baroudeuse et quelques souvenirs marquants. On ne sait jamais, ça peut vous tomber dessus un jour.

Comment garder la santé?

Pour commencer, j'ai dormi, dormi et dormi encore, d'un sommeil plein de rêves bizarres.

Conclusion: une session d'assises, ça fatigue son juré.
C'est exténuant de rester assis et impavide des heures durant, sans boire, dans un tribunal surchauffé. Avec ça, hors de question de rêvasser: tout, absolument tout doit être entendu et digéré.

Conseil, si ça vous arrive: dormez la nuit, mangez sainement, ayez toujours de l'eau à disposition dans la pièce derrière et faites des génuflexions ou les pieds au mur dès qu'on vous donne l'autorisation de vous débrailler un peu. Eventuellement, prenez des vitamines. 

Comment je suis devenue juge? 

J'ai observé qu'il n'était pas si facile de se détacher de ces vies fracassées qui viennent s'échouer là, sous nos yeux, offertes.
Pendant des journées entières, il nous a fallu TOUT entendre et tâcher de comprendre. Quand je dis "tout", c'est "tout". Les magistrats ne font pas dans l'approximation: ils veulent connaître les plus petits détails et appellent un chat un chat. Le temps est compté.
Alors, quand il s'agit de s'assurer de ce que l'accusé entend par "fellation", "sodomie", "craquement" (d'une côte tranchée au couteau), ils n'y vont pas par quatre chemins.
S'il faut regarder les photos de blessures mortelles, pour entendre clairement ce que vient de détailler le médecin légiste par le menu, on les regarde.
Quand un accusé s'écroule et demande pardon, dans un silence de mort, à la mère de celui qu'il a tué, pas question de s'attendrir. Sincère ou pas, il a tué néanmoins et il faudra le juger sans s'émouvoir. Sur des faits et des certitudes. Or parfois, souvent, c'est impossible d'être tout à fait sûr. La certitude absolue n'existe pas. Il convient alors de s'en approcher au plus près, et c'est comme ça que l'une des délibération a duré jusqu'à minuit passé (d'où l'intérêt des vitamines).

Quand un autre, engoncé dans ses contradictions, tutoie le président du tribunal, s'estime lésé par le dédommagement accordé à une précédente victime et la menace ouvertement de représailles, et se met à invectiver ses victimes présentes en les traitant de "bouches à pipes", surtout ne pas rire. Ne pas sourciller. Difficile de ne pas ensuite considérer celui-là comme une ordure irrécupérable, même si on en a très envie.
Car, quand arrive le moment de décider d'une peine, on tient le sort d'un homme entre nos mains. Et même si cet homme a commis un crime, à ce moment-là, on est face à sa conscience. Bienheureux sont les jurés d'aujourd'hui, qui ne condamnent plus à mort.
Il faut tâter la qualité du silence lorsque vient le temps de dire à quelle peine on pense. Le premier qui se lance est accueilli comme le messie, parce qu'il libère les autres.

Conclusion: lors d'une session d'assises, on touche le fond. On entend des choses terribles. Il est important de se cuirasser, sinon, c'est insoutenable. On n'est pas là pour sangloter en se mouchant, on est là pour juger. Et puis tout le monde vous regarde.

Conseil 1: parler. Pas besoin d'aller raconter le détail de ce qui s'est passé dans la salle des délibérés (secret total là-dessus) pour se soulager l'âme. J'ai soûlé tout le monde avec mes histoires de tribunal pendant quinze jours et c'est comme ça que j'ai tenu bon.

Conseil 2: si ça ne va vraiment pas, ravalez votre fierté et dites-le au président du tribunal. Il est assez aguerri pour se rendre compte qu'un juré qui craque ne donnera rien de bon. Il vous dispensera et nommera à votre place un des deux jurés remplaçants, toujours tirés au sort si une affaire dure plus d'une journée, au cas où.
Nota bene: un président de tribunal est un fin connaisseur de la psychologie humaine. Alors n'espérez pas non plus le filouter pour aller baguenauder pendant que les autres se farcissent les rapports de flics ou les énième témoin: c'est perdu d'avance.

Comment j'ai découvert la scène et les coulisses d'un monde?

Le déroulement d'un procès, c'est un vrai cérémonial. Le décor rappelle un temple protestant, austère, nu et vaste. Les affûtiaux de magistrats les rendent aussi lointains et théâtraux que des semi-divinités.



Les us et coutumes de l'endroit renforcent encore l'impression de distance: le moindre échange de paperasse est ultra-codifié, on parle un français d'une correction et d'une précision admirable (effet de contraste avec le français du commun des mortels), on se lève comme à la messe quand la cour se présente ou s'en va. Les uns et les autres prennent la parole dans un ordre précis...
C'est ainsi que face à cette impressionnante machinerie, nous avons vu un témoin, caïd muré dans une omerta de bon aloi, se décomposer doucement. Transpiration, tics nerveux et finalement, il a été trahi par des mots. Ils ont fusé malgré lui.
Et quand deux avocats se prennent le bec, on a beau savoir que c'est du théâtre, ça se laisse regarder.

Les coulisses, c'est autre chose. Les demi-dieux redeviennent des hommes. Ils vont aux toilettes, boivent du café. Les toges tombent. Ils nous expliquent où sont les bons restaus et comment accéder au coin des micro-ondes sans se munir d'un fil d'Ariane. Un vrai poème, les sous-sol du tribunal.


Suivre semblables affaires crée des liens et il est étonnant que très vite, les magistrats nous considèrent comme des leurs. Nous voilà rendus à partager souvenirs et anecdotes, et à rigoler franchement.
Je donnerai cher pour revoir le président, dans sa toge rouge, imiter des accents bigarrés pour rendre plus vivantes certaines de ses histoires.
Ces gens ont des horaires de forçats. En réalité, il n'ont pas d'horaires. J'ai été stupéfiée de leur conscience professionnelle, de leurs qualités humaines, dans de pareilles conditions de travail. Chapeau.

Les avocats, c'est autre chose.


Je les ai observés de plus loin. Une chose est sûre: parmi eux, il est de véritables génies. J'ai eu la chance d'assister à une plaidoirie absolument renversante.
Il existe aussi de parfaits plumitifs. Celui d'un des accusés était d'une nullité si crasse, d'une telle ignorance des lois et des règles, d'une telle absence d'humanité, que nous -jurés professionnels et simples mortels- nous sommes ensuite demandés d'où il tenait son diplôme. Il a passé son temps plongé dans son dossier que visiblement, il découvrait et le client a fini par prendre en main sa propre défense. Bien lui en a pris.
J'ai gardé en mémoire le nom de ce désastreux personnage pour le fuir.
Celui du génie flamboyant aussi, je l'ai gardé en tête, si d'aventure je dégomme mon voisin.

Conclusion: les magistrats sont plutôt des gens bien, mais aussi des maîtres du décorticage. Quant aux avocats, méfiance. Surtout s'ils font beaucoup de pub sur le net.

Conseil 1: Si un jour, vous faites une grosse bêtise, jouez franc jeu d'emblée. Allez chez les flics et déballez le morceau tout entier. Tout va être consigné, analysé, recoupé et si quelque-chose cloche, vous êtes à peu près certain de vous prendre les pieds dans le tapis (et quelques années de plus).

Conseil 2: Le jour où vous recevrez votre convocation pour être juré d'assises, réjouissez-vous plutôt.

Si c'était à refaire?

Oui

Ça en vaut la peine. A condition de connaître ses limites.



28 commentaires:

  1. de bons restaurants... vite des adresses. Merci.
    Bzzz...

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    1. Tu m'en voudras très fort si je n'ai presque rien retenu? L'un d'eux est au pied du tribunal: on y est, paraît-il un peu au coude à coude. Quand on remonte du tramway, station Jean Rostand, on ne peut pas le louper. J'allais y prendre mon café chaque matin et j'y croisais le président qui faisait comme moi, mais je ne me souviens plus son nom. Ils ont aussi parlé d'un autre, un italien qui avait l'air bien mieux, un peu plus loin, mais je n'ai pas cherché à le repérer. On avait tout juste une heure pour manger et une indemnité pas très grasse (15 euros et quelques), alors j'ai préféré apporter mes sandwiches.
      Tu veux que j'aille aux renseignements?

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  2. je m’inquiétais pour toi justement et j'attendais ton compte rendu, bon, dans le fond, c'était une expérience pas si mal ! je te fait des bisous

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    1. Fallait pas! J'étais pas non plus embarquée dans un claque par un gang de maquereaux albanais!
      Dans le fond oui. Une fois revenue de ce drôle de monde, c'était pas si mal.
      Mais nom d'une pipe en bois, qu'est-ce que c'était crevant!
      Bizzzzzz

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  3. chapeau bas, tant pour les compte-rendus que pour le courage qu'il t'a fallu. Expérience aussi enrichissante qu'éprouvante.
    Bisous a bientot

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    1. Merci corto, mais je ne mérite pas vraiment de compliments: du courage, on en a toujours. Toi-même, je suis sûre que tu ferais un juré de premier ordre, si ça se trouvait.
      Quant aux compte-rendus, j'ai pris grand plaisir à les écrire et de les partager avec vous.
      On en reparlera sans doute de vive voix. J'ai une galette de retard!

      Bizouilles

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  4. Très intéressante cette série d'articles.
    Le droit français qui permet de condamner quelqu'un sans certitude absolue de sa culpabilité, mais en accordant une peine réduite au cas où il serait innocent, est étrange. Le droit pénal américain me semble plus sain. Sans certitude, pas de condamnation. Avec certitude, pas de demi-mesure.

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    1. Sauf que le droit pénal américain, pour peu qu'on soit un peu trop foncé ou pauvre et la victime blancharde, n'hésite pas à vous traîner dans les couloirs de la mort, histoire de montrer à la populace que la police est efficace. Il y en a plus d'un qui s'est fait griller la couenne et pour lequel on a découvert plus tard qu'il était blanc comme neige tout nègre qu'il était.

      Je me méfie de l'exemple impartial américain...

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    2. Juntos, en France, il existe un garde-fou de taille: le doute doit toujours bénéficier à l'accusé. Mais qu'entend-on par doute? C'est là qu'on passe d'un principe louable à la réalité. Car personne, pas même le droit américain, ne peut jamais être sûr de rien. Même quand un inculpé avoue, le doute demeure. Car il peut mentir pour toutes sortes de raisons.
      Ce fut l'objet d'un de nos débats et crois-moi, ce n'est pas si simple. L'intime conviction est bâtie sur un faisceau de faits avérés et convergents, doublé d'une intuition puissante. C'est la combinaison de tout cela qui rend passionnante la teneur des délibérations...et permet de choisir sans se battre ensuite toute sa vie avec sa conscience.

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    3. Et merci pour le compliment :)

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    4. Lecanasson, en effet, les principes américains sont un peu bousculés par la faiblesse de la nature humaine. Et de fait, bien souvent, mieux vaut ne pas être Noir ou Mexicain.
      Les annales regorgent d'histoires de juges pourris ou de jurés ayant tenté avec plus ou moins de succès de résister à la pression (car aux USA aussi, il y a des jurés). D'exécutions un peu rapides, aussi...

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  5. J'ai tout lu, et trouvé ces billets très intéressant.
    Je te parie que si tu parles de ce violeur abruti qui n'avait même pas l'air de comprendre ce qu'on lui reprochait et en rajoutait quelques couches pour mieux s'enfoncer, on te dira "vous regardez trop la télé..."

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    1. Merci Suzanne.
      Tu as parfaitement cerné le personnage.

      Quant aux belles âmes que tu évoques, je ne peux que leur souhaiter de ne jamais croiser le chemin du gars. Elles seraient surprises.

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  6. "A condition de connaitre ses limites"

    -En effet, et toute personne n'est pas forcément taillée pour à la fois se plonger dans ces abysses humaines et pour jouer une part du jugement. Cela reste malgré tout nécessaire.

    En tout cas, bravo pour avoir tenu et résisté jusqu'au bout. Mais c'est vrai qu'on ne doit pas y prendre goût.

    Pour les USA, la justice y souffre des défauts inherents à la nature humaine, avec effectivement parfois des a-priori et excès. Mais c'est un peu le cas partout. XCertains grands procès criminels en France n,ont as toujours été menés comme ils l'auraient dû aussi.

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    1. En effet Tchetnik, aucune justice n'est jamais parfaite, hormis la justice divine.
      Je ne mérite pas vos félicitations, car n'ai pas tenu jusqu'au bout. Tirée au sort trois fois, j'ai demandé au président de me dispenser de la dernière affaire. Celle-là était au-dessus de mes forces.

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  7. Connaitre ses limites c'est ce que je retiens de tout ce "reportage" fort passionnant.
    Bravo et merci...

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    1. Bonsoir Josette et bienvenue chez moi!
      Merci beaucoup de votre compliment: c'est toujours délicat d'évaluer l'impact de ce genre de sujet. Honnêtement, je n'étais pas trop sûre de l'effet qu'il ferait.
      A bientôt.

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  9. Un compte rendu rédigé de main de maître et très intéressant à lire!
    Comme tu dis, heureusement que la peine de mort n'existe plus!
    Quelle horreur que de devoir envoyer un être humain à l’échafaud!
    C'est déjà lourd à porter sur la conscience quand il faut en envoyer en tôle, surtout lorsqu'on ne les a pas pris la main dans le sac et que subsiste le doute!
    Ces dernières années on en a eu droit à quelques erreurs judiciaires et je ne voudrais pas être à la place de ceux qui ont eu à statuer sur le sort de ces pauvres gens!
    Que de vies brisées!

    ***
    Bises et douce nuit, Io****

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    1. Merci Mildred ♥♥♥
      C'est sûr que c'est quelque chose!
      En même temps, je me dis que ça doit être vraiment rare de se planter sur toute la ligne, en assises. Tout est tellement décortiqué au millimètre que la marge d'erreur est quand même très faible. Il est vrai que le président de cette session-là était remarquable. Tous ne le sont peut-être pas autant. Quand je pense qu'il n'avait que quinze jours pour potasser trois dossiers, siéger quinze autres jours et remettre ça dès que la porte du tribunal se serait refermée sur le dernier inculpé...
      Alors quand il s'agit de statuer, tout l'intérêt et la difficulté porte non pas sur la culpabilité (guère de doute là-dessus), mais la culpabilité de quoi. C'est là que les difficultés commencent et c'est là aussi tout l'intérêt. Car les jurés n'ont en main que ce qu'ils ont vu et entendu: ils ne connaissent pas le dossier. Donc il faut prendre des paquets de notes, les relire et tâcher de comprendre la logique de tout ce qui s'est passé.
      Et pour finir, on doit tout déchirer.
      Rien ne doit rester.

      Bonne et belle nuit à toi aussi Mildred.
      Et un gros bisou

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  10. Bon, moi je pourrais pas car :

    1) il me faut une bouteille d'eau à porter de main
    2) je vais donc pisser souvent
    3) je peux pas rester assise plus de 2h...

    Tout ça sur certificat médical ;o)

    Ca suffit pour m'excluse

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    1. Ça ne marcherait pas Minijupe! A tous les coups, tu serais autorisée à garder ta bouteille et à aller faire pipi toutes les deux heures, voire moins!
      Ils ont trop besoin de jurés et ils ne dispensent que les cas graves ou les impossibilités définitives.
      Tu veux que je te file LE tuyau?
      Imparable.
      Tu te pointes voilée.
      C'est radical: tu seras récusée tout le temps.
      Et voilà.

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  11. Description criante de vérité. Et d'humanité.
    Certainement épuisant, mais tout aussi enrichissant.
    En tout cas, mille bravos pour ce reportage de l'intérieur, où le cœur et la chaleur humaine tiennent visiblement une si grande place.

    La seule chose que je déplore, mais à laquelle vous ne pouvez rien, est que les peines prononcées ne sont que très très partiellement effectives, voire, depuis l'avènement de "Tampira", hollandienne Sinistre de l'INjustice, pas du tout appliquées. Et encore, ne pas se plaindre que, pour l'instant du moins, les victimes ne soient pas condamnées à effectuer les peines qui devraient être infligées à leurs bourreaux. Comme si elles n'en avait pas assez subi sans ça !

    Encore bravo pour votre courage et votre façon de nous transmettre la façon dont vous avez vécu cette expérience.

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    1. Merci Franzi et veuillez m'excuser pour mon retard. Et bienvenue!
      J'ai écrit tout cela dans le feu de l'action, sans trop savoir si je réussirais à rendre mes impressions telles que je les ressentais.
      Nous sommes d'accord: Taubira est une calamité. Je me demande ce que cette sinistre nullité fabrique à un poste pareil.
      Quant aux peines, soyez sûr que tout le système de remises de remises et écourtements divers nous a été expliqué, de sorte qu'ils ont été pris en compte. Mais je pense que rien ne devrait être automatique dans ce domaine, or ça l'est et c'est bien étrange. Tout est plus compliqué ainsi.

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