dimanche 27 janvier 2013

Jurée d'assises à Bobigny- Episode 2

Jour du tirage au sort.

La neige a un peu fondu. Nous avons dormi plus longtemps et nous sommes un peu moins hagards que la veille. N'empêche que la tension est là, encore. C'est aujourd'hui que les choses sérieuses commencent.
L'avocat général est assis, à nous jeter des coups d'oeil rapides, très discrètement. L'avocat de la défense aussi, absorbé par ses dossiers, qui nous décoche des coups d'oeil éclairs, mine de rien.
Moi, je lis mon bouquin en en faisant autant. Un point partout.
Récuseront, récuseront pas?

Des gens attendent aussi: curieux? Amis? Famille des victimes ou de l'accusé?
Tout le monde s'observe en douce et derrière moi, j'entends une petite jurée avouer à sa voisine qu'elle crève de frousse et qu'elle a mal au ventre.

Arrive l'accusé, entre deux policiers. Il est en détention, donc sous haute surveillance et installé dans un box, juste derrière son avocat. Un jeune gars à l'air sombre, inculpé de viols aggravés. Tout le monde le regarde, franchement d'abord, moins franchement ensuite.

Coup de sonnette. Le président entre, tout le monde se lève.
L'huissier lui apporte une urne. La greffière fait l'appel et les étiquette au nom des présents passent dans la boîte.
Ce cérémonial du tirage au sort tient à la fois de la cérémonie religieuse et du jeu d'anniversaire à un goûter d'enfants. C'est un jeu sérieux.
Farfouillage dans l'urne dans un silence de nuit saharienne et c'est parti: juré numéro 1! La dame se lève avec ses affaires, la mâchoire serrée et va s'asseoir sans dire un mot à droite d'un des assesseurs. Numéro 2. Une mamie voilée, aussitôt récusée par l'avocat général.
Je serai le juré numéro 3, pas récusée.
Tout le monde se demandera pourquoi tel ou telle a été récusé(e). Mystère.

Nous voilà au complet: le président et ses deux assesseurs, les six jurés, cinq femmes et un homme, et deux jurés remplaçants, au cas où.
C'est une impression particulière de se trouver assise en hauteur, surplombant non seulement une salle, mais des gens exposés aux regards, en position de juge.
Il nous est interdit désormais d'afficher la moindre expression interprétable et de passer par la salle du tribunal. A nous la joie des couloirs labyrinthesques, réservés aux initiés! Au moins découvrons-nous des machines à café moitié moins chères que celles du tout venant. C'est toujours ça de pris.

Chose surprenante: les magistrats jurés nous traitent désormais d'égal à égal avec eux. La causette, dans la salle de délibération où nous nous retrouvons pour les rares pauses, s'engage prudemment d'abord et à la bonne franquette très vite. Le langage devient moins soutenu, on plaisante volontiers. Les robes de magistrats ne nous intimident plus du tout.
Dehors, pas le droit non plus de causer à tort et à travers: les oreilles traînent partout et il faut se taire sous peine d'ennuis sérieux.

Nous avons eu de la chance: l'accusé est un spécimen exceptionnel. Un gars incapable de mesurer son langage, allant jusqu'à tutoyer le président, jusqu'à menacer une précédente victime de représailles, incapable d'exprimer le moindre remords et encore moins de se rendre compte qu'il avait commis des choses abominables. S'il n'avait pas fallu entendre le témoignage, poignant et terrible, des victimes, ces jours auraient été franchement divertissants. Seulement là, c'était du réel. Pas du cinéma.
Là, les parents de l'accusé étaient dans la salle, effondrés.
On ne nous a fait grâce d'aucun détail.
Tous les témoignages ont été entendus avec la plus grande attention, aussi bien celui des policiers, des experts, que des témoins, même taiseux. Visiblement dans les "quartiers", on lâche les mots avec précaution, quand bien même on est devant un jury d'assises et que le tremblement de vos mains, la sueur qui vous inonde ou les tics nerveux trahissent votre gêne intense.
Tout devait être exposé, décortiqué, analysé.
Rien n'a été laissé au hasard.

J'ai pris trente pages de notes. Indispensable pour y voir clair au moment des délibérations, car le dossier n'est pas consultable. Notre jugement doit porter uniquement sur ce qui a été dit.
Tout a été détruit ensuite: rien ne doit rester de ce qui s'est dit à ce moment-là. La délibération est un grand secret, qui s'élabore pendant un minimum de quatre heures.
Deux grandes questions se posent alors: l'accusé est-il coupable et de quoi?
Si oui, quelle peine lui infliger?
C'est à nous, jurés, de le déterminer en notre âme et conscience.

Après une attente si longue, je vous laisse imaginer la qualité de silence lorsque nous sommes réapparus dans la salle pour rendre le verdict.
L'accusé attendait, debout au milieu d'une équipe de policiers renforcée, au cas où.
Dans le public, personne ne bougeait.

Il a été condamné à quinze ans fermes, assortis d'une obligation de suivi psycho-judiciaire de huit ans.
Pas un murmure.
Les policiers l'ont emmené et ça a été fini.

Le lendemain, nouveau tirage au sort. J'ai encore été choisie...

J'y retourne demain.












40 commentaires:

  1. "douze hommes en colère" à revoir.
    Bzzz...

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    1. Ah oui, mais après. Parce que là, il faut tout de même dormir un peu.
      Bzzzzou :)

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  2. et comment ça se passe avec l'école ? ils sont obligés de te lâcher ?

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    1. Oui Boutfil: obligés. Même qu'ils ont sorti un remplaçant d'une maternelle pour l'envoyer dans ma classe.
      Il n'y a plus de remplaçant.
      Et moi, je ne me plains pas. je suis payée. D'autres ne le sont pas....

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    1. Rude et passionnante.
      Je ne laisserais ma place pour rien au monde, même si je tire parfois la langue.

      Plein de bisous!

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  4. Dommage que tu ne puisses pas nous parler de la délibération.:)

    Tu as du entendre des choses terribles.

    Courage pour demain !

    Bisous

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    1. Oui Nadezda, j'ai entendu des choses terribles. Mais le pire a été dit publiquement, devant tout le monde. Car ce n'était pas un procès à huis clos.
      Un procès et ses rituels ressemble à une lithurgie qui durerait très longtemps. Les règles en sont aussi strictes, le cérémonial aussi impressionnant et les tabous aussi sévères. A la différence qu'ici, l'ésotérique cède la place au verbe précis et acéré.
      Le secret de la délibération est absolu.
      Il y va aussi de notre sécurité. Personne ne doit savoir qui pensait quoi, qui a voté quoi, au cas où "on" nous retrouverait. C'est pour cela aussi qu'il nous faut détruire toutes nos notes.

      Demain, je retrouve la séance démarrée vendredi: un assassinat.

      Gros bisous!
      Et merci :)

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    2. Personne ne s'est évanoui ? je me demande comment on peut entendre des horreurs sans broncher.

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  5. Je dois avouer que j'aimerais être à ta place. Je ne pense pas que j'aurais aimé la visite de la prison, mais être membre d'un jury oui.
    Pour moi celà, comme tu nous le décrit très bien, semble toujours être recouvert d'une espèce de voile mystérieux et de secrets. Secret que l'on comprend très bien pour des raisons de sécurité...

    Par contre, cela ne doit pas être évident pour arriver à un bon jugement, en son âme et conscience...

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    1. Chat de Nuit, je comprends fort bien. Mais voir la prison nous permet de nous faire une idée plus réelle de la vie qui attend les condamnés. Au moins, on sait où on les envoie.
      Quant à l'âme et conscience, si l'accusé est un affreux, c'est relativement simple. Mais comme le monde n'est pas binaire, il arrive qu'il ne le soit pas. Et c'est précisément ce qui se passe en ce moment. Dans ce cas, c'est très difficile.

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  6. Et bien bon courage !
    On sort de cela indemne ? ... sûrement pas.

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    1. Merci Solveig.
      Rassure-toi. On se forge une carapace très vite. Le pire, à mon avis, c'est la fatigue physique. C'est tuant de rester immobile des heures, à maintenir à plein sa concentration.
      Durée moyenne de la journée: 10 heures.

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    2. Alors là pas doute, je plongerais dans les vaps. avant la fin du spectacle.

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  7. Et comme personne n y a encore pensé et parce que c'est aujourd'hui: Bon anniversaire !

    bisous et bon courage

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    1. Merci corto! Tu es un ange de délicatesse!

      Gros poutou!

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  8. Joyeux Anniversaire, que cette nouvelle année te donne ce que ton coeur déire !!!!!

    Pleins de bisous :)

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    1. Merci Nadezda. Mon petit coeur a fort à faire en ce moment :)

      Grosses bises!

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  9. Oh là là, que non, je veux pas y aller !!!

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    1. Ah bon? Elle donne pas envie ma description?
      Allons bon!

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  10. Bon, je remets un comm parce que j'ai posté le 13ème, alors on sait jamais !...

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    1. Meunon, t'en fais pas, j'ai un chat noir tout mignon!

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  11. T'as le temps de faire des dessins en plus !

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    1. Ça détend!
      Tu remarqueras que je ne me suis pas foulée non plus.
      Pas le temps!

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  12. 15 ans fermes, c'est à dire qu'en appliquant le régime pénitentiaire normal il ressortira dans 10 ans. Moins s'il a l'intelligence de se tenir à carreau, de faire semblant de se repentir, de se faire suivre par un psy en taule. Après, ce sera au petit bonheur la chance. Si le SPIP n'est pas trop surchargé et s'il y a suffisamment de personnel, il pourra peut être avoir droit à un suivi à peu près correct. Quoi qu'il en soit, il est à peu près certain qu'il n'aura pas de bracelet électronique muni d'une puce gps, c'est jugé trop intrusif. Il devra s'astreindre à rester à son domicile, où est installée la centrale, durant les heures qui auront été fixées. Généralement de la fin de journée jusqu'au lendemain matin. Autant dire, qu'en dehors de ce laps de temps il aura la possibilité de récidiver.

    C'est ce qu'on appelle la justice dans notre beau pays.

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    1. Koltchak, tout ça, on y pense. C'est très difficile d'aboutir à un verdict, d'autant qu'on est neuf et que c'est la majorité qui décide. Alors oui, c'est vrai, il y a le jeu des remises de peines, des libérations conditionnelles et ce genre de choses. Le tarif maximum pour le crime commis, c'est vingt ans, alors oui, ça aurait pu être vingt ans. C'est vrai.
      Cela dit, vu le profil du gars et si ça peut permettre de se tranquilliser, je parie cher qu'il sera incapable de se tenir à carreau en prison. Ses quinze ans, il les fera.

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    2. Je ne parle pas de remises de peine, je parle du régime pénitentiaire normal qui pose le principe que tout détenu bénéficie d'une réduction de peine de 3 mois la 1ère année, puis de 2 mois pour les années suivantes, et d'un crédit de 7 jours par mois pour les peines inférieures à 1 an. Les divers modes de remise peuvent venir s'y ajouter.

      Elle est pas belle la life ?

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    3. Oui, c'est prévu ainsi. Mais il existe sûrement des jurys assez vicelards pour en tenir compte aussi!

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    4. Vicelards ? Pour ma part, je lui aurais collé le maximum, personne ne m'aurait fait fléchir. J'ai eu trop souvent à m'occuper de femmes tabassées presque à mort par leur mari, de jeunes femmes violées pour avoir la moindre pitié pour ce genre de déchet à peine humain.

      Le problème, c'est qu'à l'heure actuelle la France n'a recours à aucun système d'évaluation actuariel qui permet d'évaluer le taux de récidive (on n'utilise d'ailleurs plus ce terme grâce à Mme Taubira, on parle de "recondamnation") des délinquants sexuels. Ce type de procédé est utilisé dans certains pays, dont le Canada, ce qui permet de doser le suivi à la sortie, voire de garder le gazier dans un hôpital psychiatrique pénitentiaire (ce qui n'existe pas non plus chez nous, au même titre que la psychiatrie criminelle) jusqu'à ce que des spécialistes estiment qu'il peut sortir.

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  13. Être ainsi confrontée à ce que l'être humain peut produire de plus vil n'est pas une mince affaire.

    Bon courage, bonne continuation, que Dieu vous garde.

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    1. Merci Tchetnik.
      Oui, c'est difficile.
      Pour autant, ce genre d'expérience permet de découvrir à quel point l'âme humaine est complexe.
      Un criminel n'est pas forcément une bête immonde. Et c'est la raison pour laquelle rendre un jugement est difficile.

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    2. Heureusement que les tribunaux existent justement pour ne pas appliquer une loi sans intelligence des nuances et des situations.

      On peut ensuite trouver que l'état d'esprit de la plupart des juges en France n'est peut-être pas le bon, hélas.

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  14. Je n'aurais pas aimé être à ta place. Bon courage.

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    1. Merci Vlad.
      Troisième tirage au sort ce matin!
      Si un jour tu es à ma place, tu verras que c'est extrêmement intéressant et, sauf cas particulier, ce n'est pas si terrible.

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  15. J'ai déjà été contacté deux fois pour être juré d'assise... j'ai répondu les deux fois dans une forme destinée à me faire éliminer... et ça a marché. Sinon j'essaierais de me faire récuser... ne serait-ce qu'en clamant haut et fort que je suis pour la peine de mort. En particulier pour les violeurs. Je sais qu'on demande aux gens de ne pas avoir d'a priori, et bien justement j'en afficherais sans complexe parce qu'il n'a pas suffit de supprimer une peine contre la volonté de la majorité de l'époque, maintenant on voudrait nous demander d'appliquer des mesures inappropriées. Ben non.

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    1. Tu veux parler de la peine de mort, Sorcière?
      Et bien vois-tu, je suis peut-être lâche, mais hier, il a fallu délibérer (jusqu'à minuit passée) pour statuer sur la peine d'un gars inculpé d'assassinat. Ce type n'était pas un salaud, bien au contraire. Et bien en d'autres temps, nous aurions eu sa tête entre nos mains.
      Je ne souhaite cette épreuve à personne.

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    2. Rien de moins sûr pour peu que l'on veuille bien se rappeler le nombre de types qui ont été raccourcis sous de Gaulle, Pompidou et Giscard. Sans compter que nous avons à notre disposition un éventail de techniques destinées à établir la véracité des preuves qui n'existait pas à l'époque. Et puis, en droit français le doute doit bénéficier à l'accusé.

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    3. Bien sûr Koltchak, tout cela est vrai...et théorique.
      Après avoir passé plusieurs jours à littéralement "vivre" une affaire, à voir les gens en chair et en os, le regard qu'on y porte n'est plus le même.
      Toute la difficulté réside dans la part des choses qu'il faut faire entre l'emportement affectif et la froideur de la pure théorie.
      C'est pour ça qu'une délibération dure un minimum de quatre heures et qu'il n'y a pas de maximum.

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