mardi 8 novembre 2016

Seine-Saint-Denis, condamnation à vie

L'heure est grave, je vais vous raconter comment j'ai réussi à m'extraire de ce piège à profs redoutable qu'on nomme la Seine-Saint-Denis.
Il y a plus ou moins vingt ans, quand l'idée m'est venue de passer le concours de prof des écoles (quelle nom à la con!), je venais d'emménager dans le département, je n'avais pas envie de risquer une nomination à Maubeuge, avec un bébé.
J'ai donc opté pour le premier degré qui me garantissait un boulot pas trop trop éloigné, puisque les nominations sont académiques et pas nationales. Une académie, c'est un regroupement de départements où le candidat naïf est sûr d'être affecté, surtout si c'est celle de Créteil, dont dépend la Seine-Saint-Denis.
J'aurais dû me méfier.
Vingt ans de boutique plus tard, mon enthousiasme sautillant quelque peu tiédi, je décide de demander à changer d'académie.
 

J'avoue que je commençais à être un peu lasse des excès de zèle des inspecteurs, confondant le 93 avec un tremplin vers de juteuses promotions. Certains n'étaient pas dans cette logique, mais ils se remarquaient et disparaissaient vite.
Je confesse avoir été gagnée par un léger agacement devant le décalage entre les discours ronflants et le "terrain": pas vraiment la joie, le terrain. C'était de plus en plus grotesque et décourageant.
Et surtout, je voulais rejoindre mon amoureux qui habitait Paris et changer d'air par la même occasion.
Dûment conseillée, j'ai commencé par me syndiquer. Pas de syndicat, pas de mutation, c'était comme ça.
La fille du syndicat, au demeurant très agréable, a commencé par me prévenir qu'à moins de vingt-cinq ans d'ancienneté, mes chances d'obtenir ma mutation étaient infimes.
Devant ma mine consternée elle s'est empressée d'ajouter qu'avec "un bon dossier", on pouvait tout de même essayer, mais que ça allait être difficile.
Un bon dossier, en clair, ça veut dire qu'on est un cas social ou en phase terminale d'un cancer explosif. Eventuellement au bord de la tentative de suicide, ou déjà à moitié suicidé. Pour optimiser ses chances de quitter l'académie de Créteil et tout particulièrement le département de la Seine-Saint-Denis, l'idéal consiste à être les deux à la fois: cas social et suicidé (ou cancéreux).
J'exagère à peine.

Il se trouve que par chance, je me débattais depuis quelques années dans un bourbier familial plutôt sordide et, double veine, que je commençais doucement à y laisser des plumes. On tenait un espoir de "dossier". Encore fallait-il mettre tout ça en forme pour que l'inspection académique le juge digne de son auguste intérêt.
J'y ai passé des semaines.
J'ai enterré toute fierté pour livrer absolument tout ce que je pouvais ramasser de plus tragique et de plus sordide dans mon existence. J'ai triplé ma fréquentation médicale et j'ai fini par réellement me sentir perdre pied.
Cette mutation, à mesure que je mesurais la quasi impossibilité de l'obtenir, virait obsessionnelle et plus je l'espérais, plus je me rendais malade et plus je me voyais coincée à vie dans ce foutu département avec tout ce que ça supposait de renoncements.
Je suis allée voir le médecin conseil, l'assistante sociale, le responsable du personnel. Devant tous, je me suis présentée comme usée jusqu'à la corde, misérable, bonne à jeter.
Enfin, le "dossier", moulte fois revu, rectifié, complété, peaufiné, a été envoyé.
Je vous laisse imaginer mon état de nerfs pendant l'attente du verdict. Ça a failli m'achever.

J'ai finalement obtenu le sésame: les huit cents points distillés aux cas jugés sérieux. Mon dossier était "passé", j'étais complètement saturée de ce combat et ma principale motivation consistait à me reposer et à préparer mon déménagement. Il restait en outre quelques bricoles à régler, comme demander une école parisienne pas trop pourrie.
Cette année-là, 247 enseignants ont pu quitter la Seine-Saint-Denis vers d'autres académies: 9,35% des demandes. En gros 247 élus, armés de points surgonflés sur 2470. Et regardez bien ce document: combien ont obtenu Paris cette année-là?
Quant aux candidats entrants, les pauvres inconscients, ils étaient 17, presque tous avec des barèmes misérables.
L'année suivante, j'ai découvert une autre planète et un autre métier. Faut dire que je revenais de loin.
Au même moment, à l'Est, le délai pour espérer s'en aller est passé de 25 à 34 ans. Les postes vacants frisaient les huit cents en 2015 (source: la nana du syndicat rencontrée par hasard). Les journaux, muets jusqu'alors, en ont parlé.


 







7 commentaires:

  1. Cas social, déprime, cancer, suicide... blablabla, quand est-ce qu on déjeune (ou dîne ) ensemble avec ton amoureux ? hein ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est vrai que ça fait trop longtemps. On s'organise vite! Quant au reste, aucune amertume ni morosité. Si ce n'était pas vrai, ce serait même drôle. Peut-être que ce modeste billet évitera à quelqu'un de s'embourber dans le même piège que moi.

      Supprimer
  2. Il a raison le Corto, on dine quand ? faudrait voir à voir les z'amours ! surtout maintenant que tu es ressuscitée, ce fût une belle victoire
    gros bisous

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ce billet de blog, à défaut de passionner les foules, aura eu le mérite de nous organiser un déjeuner. C'est ça l'essentiel. Bisous!

      Supprimer
  3. Avouons ne pas comprendre le but de tout ce système...peut-être qu'il n'y a pas de but du tout, juste une gestion urgence du colmatage des voies d'eau qui finiront par couler le rafiot. Dans le privé, au moins, on a le choix de démissionner et de retrouver un boulot ailleurs dans le même domaine, enfin dans la théorie...en France tout est encarcanisé.

    On m'a raconté l'histoire suivante au moment même où il y avait des charrettes ches nous.

    Une fille de la cinquantaine employée dans une assurance, dont je ne nommerai pas le nom mais qui a pignon sur rue à la Défense, a réussi à se faire mettre en longue maladie pour dépression suite à l'ouverture d'un open space partiel (les gens ont des cloisons pour s'isoler mais pas pour fumer le chichon et faire la sieste).

    Ca a duré 3 ans (dans le privé en principe tu es lourdé au bout d'un an pour une longue maladie, c'est la loi, c'est comme cela). Au bout de trois ans à chichonner et à glander devant facebook, la fille a été rappelée à l'ordre par l'assurance. Elle revenait ou on la virait. Elle est allée à la médecine du travail, elle a fait son cirque et en dix minutes, la voilà en invalidité. C'est même le médecin du travail qui l'a rappelé pour lui annoncer la bonne nouvelle !

    Pour ne pas avoir les syndicats et la médecine du travail sur le dos, donc, pas de vagues ; la boîte lui paie 3 ans de salaires en indemnité de départ pour licenciement accepé et lui verse un complément d'indemnité à ses revenus d'invalidité à hauteur de son ancien salaire. On n'est pas une assurance pour rien.

    La fille était ravie !

    Ce pays ne finira jamais de m'étonner par la variété de son relief et de son climat !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. A moins de le faire très vite, on ne peut pas démissionner du public: les systèmes de retraite n'étant pas les mêmes que dans le privé, on se retrouve avec une rente dérisoire en cas de départ avant l'heure. Comme par ailleurs, les possibilités de reclassement dans un autre corps de la fonction publique sont quasi inexistantes, il reste à serrer les dents et à maudire l'idée qui nous est venue un jour de passer ce concours-piège.
      En discutant avec des gens qui ont goûté aux deux systèmes, le même constat apparaît: la fonction publique est une vaste pétaudière où l'argent n'est pas géré, où les personnels ne sont pas gérés et où beaucoup sont plus animés par l'idée de profiter à fond du système que de remplir la mission pour laquelle ils ont pourtant signé. Même si tout n'est pas parfait, on dirait bien que le privé fonctionne bien mieux.
      La dame dont tu parles a joué et elle a gagné; tant mieux pour elle. Une histoire comme celle-là serait tout bonnement inimaginable dans l'Education nationale.

      Supprimer
    2. Disons que cette histoire n'est imaginable que dans les boîtes bien particulières, des boîtes énormes qui ne veulent pas se faire chier avec des gens qui ont trouvé la faille du système : Les assurances, genre siège social, par exemple. Dans le privé, en général, au bout d'un an de maladie, on a le droit de te virer puisque le contrat est rompu par tempus prorata même dans les grands groupes.

      A France Télécom, ça n'a pas été la même chanson. Quand on a voulu virer les gens, on les a poussés à la démission ou au suicide : ça coûte moins cher en fric !

      Là, j'avoue que c'est énorme !

      Supprimer

Vos commentaires sont les étoiles scintillantes de ma galaxie. Si toutefois des météorites menaçaient de fracasser ce modeste espace de parole, je me réserve le droit de les renvoyer dans les étendues glacées de la blogosphère. Moi, Io, ne saurait être tenue pour responsable de leur composition ni de leur destin